Pointe-des-Cascades
Les Mémoires d’un Canal
Je suis le Canal de Soulanges, une longue plaie d’eau parcourant la terre de Vaudreuil-Soulanges. Il y a fort longtemps, j’ai été creusé par des hommes pour que les navires puissent éviter les rapides du fleuve Saint-Laurent. Durant sept années, leurs mains calleuses mais patientes ont façonné mes rives. De 1882 à 1899, Mes cinq écluses ont dû être ancrées avec force dans une terre qui refusait de m’accueillir. En 1899, j’ai enfin vu les premiers rayons du soleil caresser ma surface, fier et prêt à servir ma région.
Je me remémore encore ce temps merveilleux.
Des bateaux de tout genre naviguaient sur mes eaux calmes presque chaque jour. Des voix résonnaient, des chaînes tintaient, et la nuit, je brillais sous une lumière nouvelle, car On m’avait doté d’un cœur de briques rouges, le Petit Pouvoir, qui transformait la force de mes eaux en une parure de lumière. J’étais alors le seul canal au monde à briller ainsi dans la nuit. En ce temps-là, on disait que j’étais une prouesse, un passage essentiel pour la région.
Mais le monde a changé…
Les navires sont devenus trop grands, trop larges et bien plus exigeants. Je ne pouvais plus les porter, alors j’ai cédé ma place à une voie plus vaste qui s’est ouverte à ce monde nouveau : la Voie maritime du Saint-Laurent. Par la suite, j’ai bien vite été délaissé lorsque, à l’automne 1958, les derniers bâtiments ont cessé de me traverser. Le calme et le silence sont devenus mes compagnons réguliers pendant un long moment.
Bien que je me sois recroquevillé dans un doux silence, j’ai continué à observer Vaudreuil-Soulanges vivre autour de moi.
Je vois les champs dorés s’étendre sous le soleil d’été. J’aperçois les érables rougir à l’automne et la neige recouvrir doucement la terre en hiver. J’admire les bernaches tracer le ciel au printemps, et le vent venu des lacs effleurer ma surface. Les villages ont grandi, les routes se sont multipliées.
Aujourd’hui, les cyclistes longent mes rives. Les herbes folles s’inclinent à mon chevet, et les saisons passent, déposant sur moi l’orange de l’automne et la blancheur de l’hiver.
Je ne regrette en rien d’être né et d’avoir servi cette magnifique région. Tant que l’eau repose en mon lit, je garde en moi la mémoire de Vaudreuil-Soulanges. Ma plus grande fierté restera d’avoir servi la plus belle des terres, Même à ce jour.

