Sophie Sabrina Rémillard (17 ans et +)

Vaudreuil-Dorion

Le vagabond fauve

Dès les premières lueurs chaudes du jour, je gambade sur la gravelle givrée. Longeant le chemin de fer où le métal crisse plusieurs fois par jour, cédant le passage au mastodonte de fer aux entrailles surchargées, mes pas feutrés se font furtifs et prudents. Sous mon soyeux manteau cuivré, mon corps émacié ne parvient plus à se camoufler depuis un moment. Vieux, je me dois de rester aux aguets et d’user de fins stratèges pour triompher face à ces léporidés agiles à la queue frétillante et à ces petits campagnols aussi nerveux que rapides.

Après un moment, forcé d’admettre ma chasse matinale infructueuse, je choisis d’aller rôder dans les sentiers sinueux du petit boisé Charlot avec l’intention d’aller saliver devant les gracieuses mésanges. Capables de faire confiance à l’homme au point de choisir soigneusement leurs graines préférées au creux de sa paume, je devrais pouvoir aisément me rabattre sur ces naïves mignardises… Dans l’antre de cette petite forêt cachée, surpris, j’entends les éclats de rire d’écoliers cueillir des trésors ; pommes de pin, brindilles, branches, pierres. Tapi, j’y fais au passage un clin d’œil à mon reflet sur leurs gilets de sportifs avant de fuir.

Mes pattes trottent jusqu’au pied de la tour d’eau. Le temps de couvrir d’ombre ma fourrure ambrée, je me mets à l’abri du chaos des humains esclaves de leurs bruyants bolides. En quête perpétuelle de leur « p’tit bonheur »1, plusieurs n’ont rien compris… Curieux, j’en vois quelques-uns sortir de la boulangerie, le visage aussi souriant que leurs croissants chauds. Il y a de l’espoir…

Je continue mon chemin. Je m’arrête aux abords de la baie de Vaudreuil, à l’heure où le ciel rougit. Mon pelage tout aussi flamboyant reluit. J’observe, impressionné, les nombreuses âmes feuillues, ces géants capables de faire face aux violentes bourrasques tout en tenant à bout de bras neige et verglas. Mes longues moustaches drues vacillent au vent, chatouillées par les flocons tombant sans relâche. « Quand il neige à plein temps, c’est comme du silence qui tombe. »2 Je ne peux m’empêcher de glapir de bien-être.

Fatigué, sous racines et broussailles, je me glisse dans mon repaire tranquille pour m’y reposer en attendant le crépuscule. Peut-être que j’y aurai plus de chance pour me rassasier…

1 Félix Leclerc, référence à la chanson « Le P’tit Bonheur », 1948
2 Félix Leclerc, citation célèbre