Sophie Descoteaux (17 ans et +)

Saint-Clet

La Grande Visite

Lorsque j’étais plus jeune, nous étions nombreux à peupler les champs bordant la montagne de Rigaud. Nous étions forts, unis, protégés mutuellement par les vents du nord-ouest. J’ai encore souvenir de cette époque où mes racines puisaient le sol, parvenant toujours à entrelacer quelques autres chênes au passage.

C’était avant. Avant que les terres ne soient scindées, bien délimitées en terres privées. Privés de notre terre, c’est ainsi que nous l’avons peu à peu réalisé. Puis, tous mes congénères sont tombés au combat, au compas selon des lignes de précision. Quiconque se trouvant de part et d’autre des tracés n’aurait pas de chance.

Je pus alors apercevoir l’horizon. Une vision à 360 degrés se dévoilait devant moi pour la toute première fois. Des terres à nues à perte de vue. J’étais toujours debout, implanté dans un fossé, mes racines s’agrippant tant bien que mal. Ma tranchée serait ma position stratégique pour ce combat mais également ma position salvatrice, assurant sans le savoir mon existence pour les années à venir.

Mes branches s’étirent aujourd’hui vers le soleil de printemps, mes racines rejoignent l’eau souterraine, laquelle semble se retirer chaque année. J’y puise l’énergie pour combattre les vents, la machinerie et la solitude. Je résiste aux pluies nocives répandues comme on disperse des confettis un jour de fête. À la volée, dans un geste aléatoire. Mais les confettis sont sélectifs et plusieurs ne terminent pas la fête.

Je résiste. Je reste fort dans ma tranchée. Lorsque les champs se vident et que la neige s’installe, lourde et réconfortante comme une couverture d’étoiles, je reçois alors la Grande Visite. Une dame d’abord, traversant la plaine couverte de neige pour venir se recueillir à mes pieds, comme si j’étais sa destination soleil ou la réponse à ses questions. Elle reste auprès de moi un moment, puis repart.

Je reçois également la visite d’un groupe d’enfants, lesquels défient la neige pour se rendre jusqu’à moi. Ils y restent un moment, cueillent mes branches, puis repartent.

Ils sont pour moi La Grande Visite, je suis pour eux le Grand Chêne, témoin du passé et espoir d’une forêt future. Muets, notre présence est un réel échange. Vivement l’hiver. Je t’attends.