Île-Perrot
Le temps d’une floraison
J’éclos, le printemps est enfin arrivé. Après la noirceur hivernale, je sens l’aube m’apporter la lumière des premiers rayons de soleil, et le crépuscule me rappeler les teintes sombres et le froid de l’hiver. Mes pétales s’ouvrent de plus en plus à chaque cycle de jours et de nuits.
Je suis seule, mes couleurs vives semblent avoir ébloui mes congénères. Pourtant, je sais quelle est la véritable raison de leur absence, si le sol est encore gris, si le vert manque à l’horizon, c’est la faute des géants. Ses êtres énormes, terriblement terrifiant, aux membres morbides, aux allures assassines, ne se déplacent pas avec le vent, mais avec des mouvements de monstres. Leur passage ne reste pas inaperçu, ils laissent des marques, ils ne sont pas sur leur territoire, en terre inconnue ils agissent comme si tout était inférieur. En ce moment, je suis solitaire, le seul être à me battre pour la survie de mon pollen. Dans cette guerre atroce que je mène, je survis face au vent qui me balance de droite à gauche. Même quand je me sens oppressée, je reste debout dans ce champ de bataille bien trop vide.
Les abeilles sont passées. Mon pollen s’est dispersé, une étrange sensation m’envahit, le sentiment de donner la vie, le sentiment de ne plus être seule. Des graines ont été semées, jour après jour, de petites tiges sont devenues des végétaux forts et vaillants. Un champ de fleurs provenant de la poussière de mon pistil s’étend devant moi. À perte d’horizon, des tournesols captant l’attention de la sainte lumière, des lavandes aux souffles parfumés et des échinacées robustes, les gardiennes du champ. Je suis entourée de mes compagnons, de mes frères d’armes.
Néanmoins, l’espoir n’est jamais présent bien longtemps et l’amitié reste toujours éphémère. Écrasées, coupées ou cueillies, voilà le destin de toutes ces belles nuances de couleurs. Mon existence est de nouveau fade, je me ne suis pas assez battu. Les humains m’ont épargnée, moi seule, pour quelle raison ? Cette fleur, mon identique, nos racines s’étaient interconnectées, un lien plus fort que tout. Mon éternel ami s’est fait écraser, il a perdu toute sa splendeur. Pourtant, les feuilles ne s’arrêtent pas de tomber. Les mauvaises herbes reprennent de nouveau leur place tant méritée. La pluie accompagne mes pétales qui s’affaissent et la tristesse des cieux reflète la mienne dans une flaque d’eau. Je me sens mourir à petit feu, tel les gouttes s’écrasant au sol. Je me laisse périr, pourrir, mourir. L’été synonyme de bonheur et chaleur a été tout le contraire.
La fin du cycle est proche, maintenant, je ne la redoute plus autant. Je vais revenir à l’origine, au sol, mes restes formeront de futurs bourgeons. Je tombe, entourée de toutes ses merveilleuses couleurs, du rouge, de l’orange, du jaune. Le blanc commence à apparaitre, il me recouvre, je suis finalement en paix. Le temps ne s’arrête pas, il ne fait que balayer et emporter les souvenirs, tristes ou heureux.

