Pointe-Fortune
La mort subite
Il y a dix ans que je suis morte. Ou était-ce cinq ans ? Je ne sais plus. Mais je me souviens de cette journée comme si c’était hier.
C’était une magnifique journée d’été, chaude et ensoleillée. Je me promenais tranquillement sur le sentier pédestre de Pointe-Fortune, admirant les nombreuses fleurs sauvages bordant le sentier. J’aime ces fleurs. Leurs couleurs, parfois douces parfois vives, leurs parfums, leurs délicatesses m’ont toujours fascinée.
Je connais ce sentier depuis ma naissance. Il suit les traces du chemin de fer qui reliait, au début du siècle dernier, Montréal à Ottawa, en passant à Pointe-Fortune. Les rails du chemin de fer ont été retirés il y a très longtemps. Mais il en reste des vestiges. On dit que les pommiers sauvages bordant le sentier doivent leur apparition aux passagers qui jetaient leur cœur de pomme par les fenêtres du train. À l’ombre de ces vieux pommiers et des chênes et érables centenaires, je continuais à me promener, seule au monde. Je profitais de ces moments de repos et de solitude pleinement ; à la maison, je ne suis jamais seule et si occupée.
J’admirais de près une marguerite lorsque j’aperçu au loin un vieil homme assis sur un banc. Les épaules affaissées, il fixait le sol, perdu dans ses pensées. Ses mains ridées étaient posées sur une canne en bois qui avait perdu son lustre depuis probablement très longtemps. Il était seul, un livre fermé sur ses genoux.
Je l’observais de loin. Les minutes passèrent, et il ne bougeait toujours pas. Je m’en approchais tout doucement pour ne pas le surprendre. J’avais envie de l’observer de plus près, et même de passer quelques temps avec lui. Il était toujours perdu dans ses souvenirs, le regard vide. Après une longue hésitation, je lui touchais délicatement la main. Sa main frémie. Il posa son regard sur moi. Je le sentais nerveux. Il posa lentement sa main sur son livre, ses yeux toujours rivés sur moi. Il leva doucement son livre et…vlan!!!
Ce fut le noir total. Ce fut la fin brève et violente de ma courte vie d’abeille.

