Roxane Veillette (19 ans +)

Saint-Télesphore

À la lumière clignotante, à la petite école de rang, vous prendrez à gauche. Avant la courbe pour Dalhousie, une maison quelconque, blanche aux volets verts. L’ancienne cabane à sucre des Juillet vous dira-t-on. Poursuivez votre route passée la bande d’érables à sucre, et vous arriverez au poste de garde.

Une bâtisse grise et froide, aux fenêtres défoncées, aux locaux vidés à la hâte. Des documents trempés et piétinés. Plus loin, les douches de décontamination. Le bureau du gardien qui vous demandait dûment une autorisation pour poursuivre votre route.

C’est maintenant sans ambages que vous pourrez procéder, descendre par le chemin pavé, dorénavant envahi par la verge d’or, le sumac et les framboisiers sauvages. Vous arriverez enfin aux installations.

D’anciens employés d’entreprises de vidanges sceptiques vous raconteront peut-être qu’ils devaient parfois s’y rendre, en échange d’un silence des plus complet, pour pomper des litres de lait, dans la confusion la plus totale. Mais s’ils avaient pu entrer dans un des bâtiments, c’est là qu’ils auraient vu. Qu’ils auraient compris.

Vous verrez, si vous y pénétrez. Les enclos. Les auges et les abreuvoirs. Un peu plus loin, au bout d’un long corridor, les laboratoires. En évitant les fils qui pendent du plafond éventré et en faisant crisser les coccinelles mortes sous vos pieds, vous trouverez. Les incubateurs. Les sarraus qui pendent toujours à leur crochet. Le certificat de bonnes pratiques animales au mur. Les  éprouvettes cassées, les boîtes de pétries, les seringues inutilisées, demeurées dans leur enveloppe de plastique scellée. Vestiges d’une tentative échouée.

Si vous poussez l’audace à rester jusqu’à la nuit, vous les entendrez. Leurs bêlements enjoués, le cliquetis de leurs sabots. Le subtil son de leur toile qui se tisse. Peut-être croiserez-vous, même, le halo verdâtre de leur spectre. La pointe de leurs cornes. La lueur de la lune se reflétant dans une de leurs multiples paires d’yeux noirs et luisants.

Mais vous vous garderez d’en parler. De toute façon, nul ne vous croira. Après tout, leur existence demeure, encore à ce jour, un de nos secrets les mieux gardés.