Saint-Lazare
Le tintamarre des ouvrières
À quelques pas du cœur de Saint-Lazare, se dresse l’ancienne coopérative agricole, aujourd’hui délaissée mais toujours surnommée « la cannerie » par les anciens. Érigé à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, ce bâtiment gris, aujourd’hui rongé par le temps, conserve en lui l’écho des années passées.
Jadis, une quarantaine de femmes, principalement les épouses et sœurs des agriculteurs locaux, y travaillaient entre mai et octobre. Elles transformaient les récoltes – tomates, asperges et haricots – en conserves destinées aux marchés ou aux foyers pour affronter les hivers rigoureux. Pour ces femmes, la cannerie était bien plus qu’un simple lieu de travail ; c’était un refuge où, pendant quelques heures, elles pouvaient oublier les angoisses de la guerre. Leurs rires et leurs voix
puissantes, nécessaires pour couvrir le bruit des machines, résonnaient à travers l’atelier. On pouvait reconnaître la voix nasillarde de Germaine, le rire guttural de Marie-Hélène, l’accent chantant de Louise et le ton cinglant d’Yvonne. Certains affirmaient même que leurs éclats de voix résonnaient jusqu’à l’autre bout du village.
Après la guerre, lorsque les cicatrices laissées par le conflit furent encore bien visibles, la
coopérative ferma ses portes, victime des difficultés économiques qui accablaient les maraîchers locaux. En 1947, les rideaux tombèrent sur cette époque, et la cannerie, avec son ambiance unique, devint un souvenir, un lieu figé dans le passé. Il est difficile aujourd’hui de croire qu’en dépit des décennies écoulées, ce vieux bâtiment résiste toujours aux affres du temps. Mais, bien que ses murs aient vieilli et que les paravents de métal aient cédé leur place à la rouille, il n’en demeure pas
moins un symbole. Il suffirait de quelques coups de pinceau, d’un peu d’amour et de soin, pour lui redonner un peu de sa splendeur passée.
Et pourtant, à certains moments de l’année, au crépuscule des chaudes soirées de juillet et août, certains jurent encore qu’on peut, en fermant les yeux, percevoir un murmure porté par la brise… un éclat de voix, un rire lointain, qui rappellent ces femmes qui ont donné à ce lieu son âme et sa vie.

