Mathieu Tremblay (17 ans et +)

Vaudreuil-Dorion

Déracinée

Aussi cruellement qu’on arrache une fleur du sol, j’ai été déracinée de ma terre natale. Peu après ma naissance, je suis devenue vagabonde, errant à la recherche d’un nouveau refuge.

Ce souvenir douloureux est bien ancré dans ma mémoire. Dans l’obscurité de notre terrier, j’étais blottie contre le ventre chaud de ma mère lorsqu’un tremblement insupportable nous a tirées du sommeil, nous forçant à émerger. En étirant le cou, j’ai aperçu deux énormes monstres jaunes planter leurs crocs d’acier dans la terre enneigée de notre boisé si paisible. Apeurée, j’ai suivi ma mère qui s’élançait à toute vitesse pour fuir ces effrayants prédateurs.

Après quelques foulées, elle était déjà loin devant moi. Ses pattes, plus grandes et plus agiles que les miennes, l’ont propulsée rapidement aux limites de l’Autre Monde. Instinctivement, j’ai émis quelques glapissements désespérés pour attirer son attention. En entendant mes cris, ma mère s’est retourné lorsqu’un animal de fer en mouvement l’a heurtée violemment. L’écho de son hurlement de souffrance a résonné jusque dans mes entrailles.

L’âme de ma protectrice, qui m’avait enseigné l’art de la chasse et du camouflage, s’est évaporée comme la brume matinale. En un éclair, j’ai perdu mon refuge et ma famille.

Malgré mon instinct primitif me guidant vers ma mère, une force invisible m’a éloignée des monstres d’acier. Traversant maladroitement des routes peuplées d’animaux de métal en cavale, ma fuite a abouti aux abords d’une rivière étroite à l’eau trouble entourée de grands chênes dégarnis. Ce repaire tranquille m’a permis de m’abreuver et reprendre mon souffle. Désorientée, j’ai ensuite suivi le torrent du ruisseau en remettant mon sort entre les mains de cette nature inconnue.

Mon exil s’est poursuivi jusqu’au bout de cette rivière de l’Autre Monde. Le courant se métamorphosait en une étendue d’eau infinie dans laquelle je me suis découverte : fourrure de feu, oreilles dressées, museau de charbon et ventre de neige.

Pendant les lunes suivantes, la nature me dévoilait ses parfums. Dans l’ombre des chênes géants, j’ai réussi à survivre en mettant la patte sur des baies sauvages et quelques rongeurs imprudents.

Aujourd’hui, le clapotis de la rivière et le souffle du vent m’ont ramenée vers ma terre natale. Méfiante, je m’accroupis derrière un rocher pour observer des alvéoles humaines. Dans le boisé où j’ai vu le jour, une ruche métallique haute comme le ciel bourdonne sur notre terrier.

Je devrai m’y faire, cette terre n’est plus hospitalière.