Saint-Lazare
LE VOLEUR NOCTAMBULE
Je pressens ce que les voisins mijotent et je compte bien m’en mêler, m’en délecter jusqu’à la toute dernière goutte. Depuis ma modeste maison des bas-fonds du quartier, là où l’on préfère oublier mon sourire carnassier trop souvent incompris, je me coule dans l’ombre pour les observer. Très tôt, ils sortent de leur château, emmitouflés, et s’affairent à entailler les arbres sans hésiter, question de les faire saigner au compte-gouttes dans des seaux que j’ai en tête de vider une fois la nuit tombée. Personne ici ne partage jamais avec moi, et j’en ai assez.
Les fenêtres des chaumières s’assombrissent et le voisinage s’éteint enfin. Je peux maintenant circuler librement pour aller fouiller dans leurs butins sucrés. Grâce à ma légèreté légendaire, le sol gelé ne proteste pas sous mes petits pieds alors que je me glisse discrètement entre les bouleaux et les érables. Je débute mon amorce au trésor avec prudence, qu’une lichette à la fois pour ne pas éveiller de soupçons. Mais la subtile odeur divine me parvient au pif, enivrante, et ma soif, jamais tout à fait assouvie, s’éveille de plus belle. Soudain, une folie effarante s’empare de moi et j’en perds tous mes moyens. Je m’abreuve à même le seau, m’abandonnant à la pluie d’étoiles dorées qui me coule à présent dans la gueule. Mes dents se heurtent contre le métal glacé, et puis tout bascule. Le seau cède sous mon élan et le nectar sacré se renverse sur moi, imbibe mon manteau, colle à ma peau. Je lèche et je lèche et je lèche. Maladivement, obsessivement. Emporté par l’exaltation du moment, je couine de satisfaction jusqu’à en hurler malgré moi.
Une lumière s’allume au loin. Des voix inquiètes s’élèvent dans la nuit. Je me redresse d’un coup, les yeux brillants sous la lueur de la lune, et détale aussitôt, disparaissant dans la noirceur—la queue entre les pattes, l’échine hérissée, et le sourire plus carnassier que jamais.

