Vaudreuil-Dorion
Un vieil arbre et ses racines
Ça m’a pris des années pour le comprendre : les racines sont importantes. Les miennes sont fortes, elles descendent profondément dans la terre. Cette terre, je ne l’ai pas choisie. Elle ne m’a pas choisie non plus, elle m’a acceptée. Le choix est souvent surestimé. Le bonheur est là où on le sème. Maintenant que je suis un vieil arbre, je le sais.
Je vis, depuis tant d’hivers, dans cette cour. Minuscule, banale, bruyante. Mais c’est la mienne. On m’a planté par un jour froid et pluvieux. Fragile, malheureuse, sans importance. Un cerisier. On creusa le trou, enterra mes jeunes racines, me condamna à cet endroit étrange. Mes trois branches — chétives, impuissantes, rebelles — voulaient s’enfuir, se délivrer, s’envoler. Mais les racines, elles s’agrippèrent à cette terre humide et froide, par réflexe de survie. On finit toujours par choisir la vie. Je l’ai appris de mon ami, le lapin.
Il apparut au printemps : jeune, un peu agité, mais sympathique. Il me contait ses aventures, me parlait de ses conquêtes, m’apportait des nouvelles des coins éloignés. Et puis un jour, il disparut. Un vide s’installa en moi. Le désespoir combla ce vide, se répandit dans mon corps, prit possession de mon esprit. D’un coup, je suis redevenue le fragile arbre sans joie, sans raison d’être, sans amour. Le vide est dangereux : il invite le malheur. C’étaient mes racines qui repoussèrent le désarroi. Elles remplirent le vide de l’eau, des nutriments, de la vie. Cette vie, la terre la garde dans ses profondeurs. J’y ai puisé ma force. Et le jour où mon ami revint frêle, affamé, mourant, j’étais prête. Je l’ai nourri de mon écorce. Encore jeune, j’ai failli mourir cet hiver. J’ai perdu une de mes branches, mais j’ai sauvé une vie. À vrai dire, plusieurs vies.
Mon lapin, il n’a pas juste survécu. Il a trouvé ses propres racines : une famille, un terrier, une place dans ma cour. Aujourd’hui, même s’il est mort, voilà de ça longtemps, je le revois dans tous ces lapereaux qui me rappellent chaque printemps que la vie se renouvelle et que le bonheur est là où on le sème.

