Rigaud
De l’Asie du Sud-Est à Vaudreuil-Soulanges
Qu’il fait noir ici. Mais où suis-je ? Que m’arrive-t-il ? Au bord de la panique, j’entends enfin un son en sourdine « Prenez la sortie 17 et tournez à gauche à l’intersection ».
Quelques secondes s’écoulent et la voix se fait de nouveau entendre : « Tournez à droite sur le chemin J-René Gauthier, dans 500 mètres vous serez arrivé à destination ».
Le véhicule s’arrête. Une portière s’ouvre. Ce qui nous sert de maison est déposé rudement au sol. J’entrevois quelques rayons de soleil. Je n’ai toujours aucune idée de ce qui nous attend mes cousines, mes cousins et moi.
Soudainement, le toit de notre maison s’écarte, laissant entrer les forts rayons du soleil. Je fronce les sourcils pour apercevoir un homme se pencher sur nous. Son sourire témoigne de sa satisfaction. Il nous replace délicatement un à un et nous sort de notre « maison ». Il nous sert enfin à boire. Que c’est apprécié ! Petit à petit, je commence à comprendre que nous avons quitté la pépinière où nous avons grandi et que ce que j’appelais ma maison n’était rien d’autre qu’une boîte en carton.
Quelques jours plus tard l’homme me retire du petit contenant dans lequel je prenais place. Il me dépose dans une tranchée et recouvre mes racines de terre. Quel soulagement de pouvoir m’étirer et profiter des nutriments du sol riche du Mont Rigaud. Je me plais déjà ici. Au fil de la journée, mes compagnons d’aventure prennent place à mes côtés.
J’oubliais. Je ne me suis pas présentée. Je m’appelle Dumbarton. Dumbarton Oak. Je suis née aux États-Unis, à Washington plus précisément. Mes ancêtres les plus éloignés sont originaires de l’Asie du Sud-Est et de la Russie. Dans ce champ qui devient peu à peu un verger, se trouvent aussi mes cousines russes Natasha et coréennes Chung Bay ainsi que quelques « messieurs » prénommés Andrey puisque je suis une plante dioïque.
Il me faudra cinq ans avant de produire mes premiers fruits. De tout petits kiwis complètement épilés, de la grosseur d’un raisin et qui se savourent sans devoir être pelés !
Il aura fallu la patience d’un homme pour qu’aujourd’hui des centaines de personnes savourent le fruit de mon labeur ! Vous doutez ? Passez par le chemin J-René Gauthier une fin de semaine de septembre et vous verrez que je me suis fort bien acclimaté à Rigaud.

