Livia Lemay (16 ans et -)

Pincourt

Concours d’écriture sur la tortue géographique

 La cartographie de Granit

On m’appelle la géographique, non parce que je voyage loin, mais parce que je porte le monde sur mon dos. Si vous passiez vos doigts sur ma carapace, vous y liriez les courbes de niveau de vos collines et les méandres de vos rivières, tracées en lignes d’or sur un bouclier de bronze. Je suis la mémoire vivant berges de Vaudreuil* Soulanges, une gardienne silencieuse qui a appris l’art de disparaître.

L’art de l’invisible

Le matin, lorsque la brume s’accroche encore aux piliers du pont Galipeau, je me hisse avec lenteur calculée sur une bille de bois à la dérive. Je cherche la caresse du soleil, cette chaleur nécessaire qui réveille mon sang  froid. Je vous vois, vous, les marcheurs pressés de la rive, mais vous ne me voyez que rarement. Au moindre craquement de branche, au moindre reflet suspect, je me laisse glisser dans l’eau sombre de l’Outaouais.  Un « ploc » discret, et je ne suis plus qu’une ombre parmi les herbiers.

Le secret des profondeurs

Ma vie est une patience infinie. J’ai vu les crues de Gatineau redessiner nos rivages et les hivers emprisonner le lac des Deux-Montagnes sous un linceul de glace de deux pieds d’épais. Pendant que vous vous emmitouflez, je m’enterre dans la vase profonde, ralentissant mon cœur jusqu’à ce qu’il ne me soit plus qu’un écho lointain. Je respire par ma peau, buvant l’oxygène de l’eau glacée, rêvant aux mollusques que je croquerai au réveil des beaux jours de la pointe de l’église.

Une carte menacée

Je porte une armure, mais je suis fragile. Chaque nid que je creuse dans le sable de vos plages est un pari sur l’avenir, une bouteille à la mer lancée contre les prédateurs et les roues de vos machines. Je suis le témoin d’un équilibre qui vacille. Parfois, je regarde les lumières de Vaudreuil-Dorion scintiller sur l’eau et je me demande si vous savez que, sous vos pieds, une carte ancienne continue de respirer.

Le soleil décline. Une vibration traverse le bois sous mes griffes… est-ce le pas d’un curieux ou le signal qu’il est temps, encore une fois, de regagner l’oubli.