Laurence Coutu (16 ans et -)

Île-Perrot

Pissenlit

Le temps file. Mes pétales passent de jaune canari à gris ennuyeux mais volatile. Les semaines font de moi une mauvaise herbe, comme disent les parfaits propriétaires de jardin. Ils m’arrachent tous les ans avec la tenace conviction que je ne me montrerai pas le printemps suivant.

La nuit ne m’effraie pas, mais les petites mains, oui. Elles m’arrachent sans la racine, et m’offrent à leurs parents, accompagné de mes congénères qui n’aiment point cette technique douteuse, comme bouquet jaune gluant.

Avec l’habitude nostalgique de regarder le soleil, si beau, si loin et si semblable à mon physique, je fixe les alentours à longueur de journée. Un oiseau gris, blanc et noir apprécie visiblement le goût amer de mes pétales.

Je meurs, je revis la semaine qui suit. On me dit dérangeant et laid, mais les chiens, eux, me trouvent amusant. Tantôt, on m’aime aveuglement, appréciant mes tendres colorations ensoleillées, tantôt, on m’asperge d’un jet mortel, inorganique, tout pour me désintégrer sur place. Pourtant, regardez dehors les champs. L’été, c’est moi qui leur donne la beauté.

Je suis doté d’une tige faible, dit-on. Mais qu’en savent-t-ils ? Rares sont ceux qui me voient autrement qu’antagoniste de leur jardin. Sans oublier le latex contenu dans ma maigre tige. Sans ce liquide pâle, je ne serais plus. Rien ne me protégera contre les bactéries et indésirables. Je suis celui grâce à qui les verrues sont soignées. Mais cela ne suffit guère. Il faut plus, toujours plus pour avoir l’occasion d’être affectionné par la société.

On me méprise, on me traite comme de la vermine. Ai-je l’air d’un rongeur sempiternel, vivant uniquement pour pourrir la vie du voisinage ? Même ce rat est négligé et dit acrimonieux. Pourtant, tout être vivant cherche une chose : se répandre, se reproduire. Alors, quand nous, Pissenlit ou Rat, avons cette facilité à y parvenir, pourquoi nous repousser et nous éliminer ? Pourquoi ne pas simplement nous féliciter de notre victoire ?

Ne vous en faites pas, après tout, je ne suis qu’un pauvre petit pissenlit importun dans votre jardin. N’écoutez pas mes propos « ridicules » parce que l’interdiction séduit et suscite l’attention. Alors, chers lecteurs, je vous interdis formellement de prendre en compte ces propos prudhommesques et médiocres. Ainsi, je mets fin à mon humble discours, et, puissent mes propos allumer une bougie qui n’était point flambante chez vous quelques minutes plus tôt.