Julie DeBelle (17 ans et +)

Pincourt

BOIS DE COEUR

Je me suis habitué au silence. Parfois, l’air est parsemé de craquements, de cris d’oiseaux, mais je n’entends plus le bruissement des feuilles comme autrefois…maintenant je suis seul entouré de fantômes, de ce qui reste de mes voisins tordus et secs, certains abattus. Les frênes sont morts d’une épidémie. Les autres, noyers et bouleaux étouffés par manque de soins. Je suis cerné de bois mort, le sol à ras de mes racines jonché de brindilles et de morceaux d’écorce. Bien sûr, certains arbres se retrouveront sur les murs de salons, dans les boiseries des maisons ou parmi les planches d’un balcon ; les sapins seront illuminés le temps d’une saison avant de crépiter dans un bon vieux poêle… à bois.
Le chatouillis des multiples racines qui couraient autrefois sous la terre dans ce boisé qui n’en est plus un me manque. Nos racines nous servent de fils pour communiquer.
Je me sens bien seul sous les humeurs du ciel. Mon copain l’écureuil me parle parfois des magnifiques forêts qui poussent encore entre Rigaud et l’Île-Perrot; de magnifiques somptueux espaces verts où mes semblables sont soignés aux petits oignons, avec tout plein de sentiers entre les feuillus et les conifères où l’on entend rire et chanter les enfants, où l’hiver les humains font de la randonnée ou du ski de fond. Mon ami l’écureuil me parle aussi des érablières où mes cousins laissent couler leurs sucs à leur guise pour le plaisir des dents sucrées. Ah, si j’avais pu naître dans une des érablières de la région !
Hier, deux hommes ont attaché un ruban orange autour de mon tronc ; il ne reste que moi sur ce terrain qui servira à de futurs condos. Le corbeau qui vivait parmi mes branches s’est envolé à la vue des hommes, et mon écureuil a fait ses bagages. Mais avant de partir, ils m’ont tous les deux promis de récolter quelques- unes de mes samares pour les semer un peu partout en bordure des vignobles de la région. Il y en a tout plein de ces champs où poussent des variétés de raisins délectables. Et moi qui aime l’odeur du raisin ! Ma renaissance n’en sera que plus parfumée.
« On se revoit dans quelques printemps » s’est exclamé le corbeau avant de partir à la recherche d’un autre habitat.
Il effleura une de mes branches en guise d’adieu.