Jennifer Desgagné (17 ans et +)

Saint-Zotique

Le réseau invisible

Cet automne-là, rien n’était habituel. Il pleuvait depuis trop longtemps pour que ce soit normal. Pas une pluie violente, mais une pluie obstinée, qui s’infiltrait partout. Les champs étaient détrempés et c’est dans ce sol humide que mon mycélium a commencé à se déployer, formant des filaments très fins, ressemblant aux cheveux de la défunte épouse d’Armand Leduc. Tranquillement, j’ai pris vie.

Au départ, je me faisais discrète, dissimulée à l’orée de la forêt, exactement là où Louve-Marie Leduc s’était effondrée un an plus tôt, le cœur soudainement à bout. Là où la clôture de métal altérée par le temps devait protéger les moutons du vieux Leduc contre les bêtes sauvages. Chaque matin, à l’aube, je voyais le vieil homme sortir de son logis bucolique. Il marchait jusqu’à l’enclos pour s’assurer qu’aucun de ses moutons n’avait été la cible d’un prédateur pendant la nuit. On racontait que les coyotes étaient affamés cette année-là. Hier encore, j’ai distingué la voix de M. Leduc murmurer, en levant les yeux vers le ciel toujours obscur, qu’il avait entendu un loup hurler.

Sa fermette isolée se situait au pied du Mont Rigaud et son aspect agreste attirait les regards. Certains curieux disaient que le vieux moutonnier perdait la tête depuis la mort de sa tendre partenaire. Moi, je crois que malgré son absence, il la gardait vivante en lui confiant ses plus intimes pensées. À l’époque, le couple aimait beaucoup observer la lune. Ils étaient convaincus qu’elle représentait la transformation de soi, ses phases marquant le rythme de la vie.

Puis un matin, alors que la pluie avait cessé et que quelques doux rayons filtraient à travers les nuages, le vieux cultivateur m’a vue. D’abord, il a cru à une roche ou un sac blanc gonflé d’eau. Il s’est approché de moi, je l’ai vu m’observer. Ma surface était lisse et tendue. D’un geste brusque, presque instinctif, il m’a repoussée vers la lisière de la forêt.

M. Leduc m’avait fait disparaître comme j’étais venue, mais un sentiment de regret le hantait. Armand sentait que ce n’était pas la fin et il avait raison. Sous la terre fertile des Leduc, mon mycélium avait laissé son réseau. J’avais permis au sol de montrer une infime partie de ce que j’étais. Une vesse-de-loup. Le vrai corps, lui, était ailleurs. Et dans ces filaments enfouis, l’esprit de Louve-Marie allait demeurer enraciné et éternel.