Rigaud
La montagne du Diable
Il y a longtemps, très longtemps, bien avant que les hommes ne viennent s’installer sur les berges de cet affluent de la grande rivière des Outaouais, la montagne solitaire entretenait mystérieusement son isolement. Elle surplombait impassible le ruisseau qui avait creusé son lit au fil des siècles et qui avait dû rectifier son parcours afin de la contourner.
Traiteurs et coureurs des bois avaient bien été mis en garde; mais l’appel des chemins navigables était trop fort. Tout comme la tentation d’atteindre un sommet où la vue permettrait d’évaluer le territoire.
À la fin du XVIIIe siècle et à force d’efforts, les hommes cadastrèrent ce qui allait devenir la seigneurie de Rigaud. Maints accidents survinrent lors des arpentages et de mystérieuses disparitions furent rapportées dans la montagne. On assista à d’étranges phénomènes surnaturels mais les hommes s’entêtèrent. Ils écoutèrent ceux qui juraient qu’après tout, le surnaturel n’est rien d’autre que le naturel que nous ne comprenons pas. Après L’Île-Perrot, Rigaud devint vite le repaire privilégié des canoteurs libres et des voyageurs audacieux.
Or, la montagne supportait les hommes à ses pieds mais non sur ses déclinements. On la craignait, on l’évitait. Elle s’élevait majestueuse, imprégnée d’une aura invisible et maléfique.
Après quelques décennies, et à travers un autre mystère, la congrégation des Viatoriens débarqua à Rigaud investie d’une double mission : l’une d’instruction et l’autre de libération. Selon la croyance des Viatoriens, une occupation constante des lieux et une pratique subtile comme la prière dans le but d’invoquer des forces spirituelles positives, pourraient repousser, voire éliminer l’entité négative qui habitait le mont. La légende raconte qu’à travers une adoration perpétuelle, laïques et religieux s’étaient relayés jour et nuit pendant des années, avant de parvenir à dompter la montagne et à en chasser l’entité malfaisante. On improvisa bien sûr l’histoire d’un étranger cynique et sans vergogne osant braver les lois divines; c’est bien le Diable, dans une traînée de soufre, qui allait changer ses cultures en pierres dans son champ du versant nord. C’est bien le Diable qui allait faire disparaître l’incroyant avec ses bœufs et sa charrue.
Les Viatoriens occupèrent si bien le site qu’ils fondèrent un collège, instaurèrent un lieu de pèlerinage et érigèrent une croix pour attester leur primauté.
L’influence malfaisante, qui avait depuis la nuit des temps rôdé dans la forêt séculaire, avait capitulé.
La montagne du Diable n’était plus qu’un lointain souvenir.

