Rigaud
Fière allure
Le sifflement des oiseaux vogue dans le vent fondant du printemps. Chaque bruit autour réveille son prochain, en vue du vert refrain. Je sors de la tanière, mes comparses et moi avons convenu qu’il est temps. Du composte émane des arômes de vieille nourriture fraîche. Il regorge certainement d’une variété appétissante de larves, c’est la saison de la pêche !
Je ne sais pas jusqu’à quand le Grand-duc perchera son camp. Le regard cloîtré sur le sol mouillé, silencieusement projeté. Est-ce que notre faim nous préservera ou nous appellera-t-elle à notre fin ? Je tente de me fondre dans la neige, telle une moufette prise au piège. Le cœur à la halte, bien crispée sur mes pattes, ma gueule en siège. Loin de moi des intentions malines, mais l’idée d’une petite souris bien dégourdit pour faire diversion serait une bénédiction. Encore un peu étourdit, j’ai été précédée par un grand plumé, potentiel créateur de mon abime. Sotte que je suis, pleine de rêves et de sympathie que je ne verrai probablement pas le fruit.
On se fixe du regard maudit. J’ai les jambes en spaghetti, mes genoux creusent pour retourner sous terre, mais je ne bouge guère. Assassin, faucheur, roi des ténèbres, bouffeur d’étoile, mais qu’est-ce qu’il fait donc là ce matin ? Je bouillonne soudainement, je gargouille de la lave, de force soleil. Je ne me reconnais plus, je bouge malgré moi. Je grogne, je gratte, je piétine avec mes petites bottines. Rien ne m’arrête, je lève mon élégante queue bien droite, je m’expose comme la bête que je suis : féroce, redoutable, matamore. Un avertissement suffit.
Bourru, un frisson part de mon talon et se faufile jusqu’à mon front. Je flanche à nouveau sous cette torture latente. C’est parti, j’arrose comme ma vie en dépend, j’arrose pour mes futurs enfants, j’arrose avec la fierté de mes ascendants. J’arrose encore, mais rien ne se passe. Ce satané hibou ne bouge pas d’une plume pugnace. Mes pensées se bousculent perplexes. Mon frisson redescend et se reloge dans mes pieds, comme un vieux chien humilié. La vérité m’apostrophe impitoyablement : cet adversaire de plastique perché sur la toiture de la remise n’avait que fière allure, heureusement.

