François Boily (19 ans +)

L’Île-Perrot

Mort et enterré

Ce terrain de jeu que nous, dans notre grande sagesse enfantine, avions innocemment baptisé « le Trou », ferait aujourd’hui froncer les sourcils : un profond cratère au milieu d’un champ, avec un érable mort et séchant au fond. Personne ne connaissait son origine ni son propriétaire, mais, à dix ans, cela ne nous préoccupait guère.

Je m’y retrouvais quotidiennement avec tous les gamins du quartier après l’école. C’était notre repère secret, qui, jour après jour, gagnait inexorablement en notoriété.

À 17 heures, sans une minute de retard, mes camarades et moi enfourchions notre bicyclette afin d’arriver parmi les premiers. Nous avions de cette manière le privilège de, telles des chèvres marocaines, être les plus haut perchés dans l’arbre et pouvoir ainsi surveiller l’arrivée d’intrus. Aucune discrimination n’avait sa place; filles et garçons de tous âges étaient les bienvenus. Nos stratèges avaient cependant déterminé que l’arrivée de nouveaux venus ne pouvait signifier qu’une barbare invasion.

Les derniers arrivés s’asseyaient sur des pneus, trouvés sur le bord de la route, servant de sièges. Nous philosophions sur des sujets de la plus haute importance : l’enseignant remplaçant quelque peu suspect, les premiers émois amoureux (que nous ne comprenions d’ailleurs guère) et bien sûr, le drame des déménagements, qui, à nos yeux, semblait équivaloir à la fin du monde.

Puis, un jour, tout était barricadé, comme si un ordre supérieur avait décrété la fin de notre royaume secret. Le lendemain, à notre grande stupeur, le cratère avait disparu sous une couche de terre, comme si ce lieu magique n’avait jamais existé. En une journée, le Trou, l’arbre, les pneus et la philosophie furent enfouis. La ville, dans sa sagesse bureaucratique, avait acquis le terrain pour y aménager le parc des Éperviers.

Certains soirs, je m’y rends encore pour m’y asseoir, songeant à ces inoubliables nuits d’été, six pieds sous terre. Le parc n’est pas impropre à la philosophie et est, somme toute, moins propice aux bras cassés. Les pneus sont devenus des bancs bien plus confortables, et l’arbre, des modules bien plus hauts. Oh, bête nostalgie!