Florine Palica (17 ans et +)

Saint-Lazare

Douce décadence d’une vie éternelle

Au début, elle tenait encore à sa branche, fine et verte, frémissante au- dessus d’un rang tranquille de Vaudreuil-Dorion. Le vent du printemps la berçait doucement. Elle respirait l’odeur noire et humide de la terre qui dégelait, le parfum sucré des érables entaillés, et la fraîcheur claire qui montait du Lac des Deux Montagnes. Autour d’elle, ça bourdonnait : abeilles affairées, pneus lointains sur l’asphalte mouillé, rires d’enfants dans une cour d’école. Elle apprenait le monde par les frissons de sa tige.

L’été l’a épaissie, gorgée de lumière. Le soleil lui chauffait la peau jusqu’à la rendre presque dorée. Elle voyait miroiter l’eau large du Fleuve Saint- Laurent, entendait les moteurs des bateaux et le cri aigu des goélands. Les soirs sentaient le maïs grillé et l’herbe coupée. Parfois, un orage éclatait : la pluie martelait en tambour sur son corps, et le tonnerre roulait comme une colère lointaine au-dessus des champs. Elle tenait bon, vibrante, fière d’être vivante.

Puis l’automne l’a peinte d’ocre et de cuivre. Un matin, le vent l’a détachée sans prévenir. Elle a tourbillonné longtemps avant d’atterrir à Rigaud, en plein Festival des couleurs. Tout autour, la forêt flamboyait. Elle sentait la fumée des feux de camp, le sucre chaud des beignes, le cuir des bottes humides. Des pas la frôlaient, des voix s’élevaient, des musiques traditionnelles vibraient jusque dans ses nervures. Elle était portée, bousculée, admirée sans qu’on la voie vraiment.

L’hiver est arrivé comme un grand silence. Le vent l’a poussée vers Hudson, où la neige l’a peu à peu recouverte. Les odeurs se sont éteintes, avalées par le froid. Tout était blanc, ouaté. Elle n’entendait plus que le crissement des pas sur la glace et, parfois, le souffle long d’un train traversant la nuit.

Au printemps suivant, quand la terre s’est rouverte, il ne restait d’elle qu’une fine armure brune craquée. Mais dans un arbre voisin, une nouvelle feuille tremblait déjà dans la lumière. Et, sans le savoir, elle respirait un peu d’elle.

Toutefois, un enfant s’arrête et la ramasse, la trouve jolie malgré ses nervures brisées. Il la glisse dans un livre et referme la couverture.

Ainsi s’achève son voyage : non pas dans l’oubli des fossés, mais entre deux pages, immobile à jamais, gardienne silencieuse des saisons qu’elle seule aura traversées.