Émilie Léger (17 ans et +)

Pincourt

Solidago : mémoire lumineuse du territoire

Je suis le solidago. On m’appelle verge d’or.

Je pousse dans la lumière basse, celle qui glisse entre les herbes, qui s’accroche aux rives du fleuve Saint-Laurent, qui tremble au-dessus des marais et des fossés de Vaudreuil- Soulanges. Je vis dans cet espace-temps où le soleil ne brûle plus, mais frôle. Là où les ombres deviennent longues, où les couleurs se déposent comme des voiles. J’étais là avant que les terres soient mesurées, avant que les routes découpent le paysage. Depuis longtemps, je regarde le territoire se superposer à lui-même, couche après couche, saison après saison.

Sous mes racines, la terre conserve des images invisibles.

Traces de pas, sillons effacés, anciennes eaux, herbes disparues. Tout demeure, autrement. Comme une photographie lente qui ne cesse jamais de se révéler. Les marais deviennent des miroirs troubles. Les pierres gardent la chaleur du jour. Les roseaux filtrent le vent comme une dentelle fragile. Autour de moi, les abeilles, les papillons, les oiseaux inscrivent leurs passages dans l’air, puis s’effacent. Je recueille leurs gestes. Je les imprime dans mes fibres, dans mes âges, dans ma poussière dorée.

Le territoire se transforme, les lignes se déplacent. Les formes se recomposent. Les horizons se redessinent. Les champs deviennent quartiers. Les fossés deviennent refuges. J’apprends à lire ces mutations comme on lit un vieux livre : avec attention, avec délicatesse, avec lenteur. Mes rhizomes tracent des passages sous les sols en mouvance. Mes fleurs respirent les effluves changeants. Je continue de capter ce qui se transforme et ce qui persiste.

Je fleuris quand l’été s’incline. Quand la lumière devient ambrée, oblique, presque timide. Quand l’air sent déjà le repos. Fin d’été. Début d’automne. Saison des seuils. Je m’ouvre dans cette frêle douceur. Je transforme la chaleur restante en poussière d’or. Je la dépose sur le territoire comme un dernier geste de soin. Je ne retiens rien. Je transmets. Je laisse la mémoire respirer.

Je suis le solidago, une image vivante. Une superposition de lumière, de terre et de temps.

Je suis une archive durable qui continue de s’inscrire et de s’écrire dans le paysage, celui où, continuellement, je m’éteins et je renais.