Coteau-du-Lac
Une vie de poubelles
- Ahhh ! Des imbéciles ! Tous des imbéciles ces humains !
- Si seulement ils pouvaient décoller leurs yeux de leur téléphone un instant, se plaint mon père.
- Oui, je commence à en avoir marre de recevoir des sacs poubelles sur la tête !
- Autrefois, fiston, on les faisait trembler de peur s’exclame-t-il nostalgique.
Cela me faisait de la peine. Il me racontait souvent comment la vie était mieux avant, autant pour nous les ratons laveurs que pour les humains. Humains maintenant, tous obsédés par un écran. En tout cas, moi je préfère aller prendre une longue marche au clair de lune.
- Autrefois, ils étaient terrorisés à l’idée de nous voir sortir de derrière leurs bacs noirs bien camouflés dans l’obscurité de la nuit, rajoute-t-il.
Son ton plus sérieux me met le doute : est-ce qu’il rigole encore ? Parfois le comprendre est difficile, mais je l’écoute toujours.
- Et maintenant, que sommes-nous !
- Papa, on devrait rentrer, non ? Si nous ne sommes pas de retour, maman s’inquiétera.
- Tu as raison, me dit-il.
C’est avec un air nostalgique et dans les nuages que la marche commence. Les crevasses. Remplis d’eau, de la route me rendent la tâche difficile, mais je n’abandonne pas.
Soudain, mon père quitte mon champ de vision.
- Fiston, où es-tu passé ? crie mon père, à l’autre bout de la ruelle sombre.
Au son de sa voix j’accélère, car qui voudrait traverser la grande route seul ? Ce que vous, humain, appelez autoroute est en fait assez dangereuse pour nous.
- Allez-on se dépêche, ta mère ne sera pas contente si nous ne sommes pas à l’heure.
Au loin, la maison de dessine dans ma vision. Je m’élance donc sur la route quand… vlan ! Un camion me frôle le visage, tellement près que je crois que je vais y rester.
Mon père, vérifiant que je vais bien, se met à crier, mais pas sur moi. Non sur le chauffeur du camion.
- Imbécile ! Tu devrais lâcher ton téléphone, ça ferait du bien à tout le monde !
Mon regard se pose alors sur l’arrière du camion disparaissant à l’horizon, puis j’aperçois ma maman. Indemne, je cours jusque dans ses bras, suivi par papa.
- Je crois que cela servira de leçons pour chacun de nous, dit mon père.

