Rigaud
Parcelles de bonheur
Plusieurs hivers ont enseveli mon premier automne. Plusieurs étés ont succédé à mon premier printemps. Ma vigueur d’hier, maître de la colonisation, être de symbiose et de vie collective, a laissé place à mon ralentissement d’aujourd’hui, maître de la dépendance et source de rumination grandissante.
Les rencontres m’ont changé, se sont liées à moi et fusionnées, allongeant mes hyphes, multipliant mes sporophores et ne laissant qu’un moi plus grand, plus fort ! Mais tout ça pourquoi ? Angoisse de performance devant ma sénescence, les regrets cherchent à étreindre ma reconnaissance.
Mes souvenirs défilent et se bousculent, embrouillant ma rétrospection définitive face à la distance qu’a parcourue ma vie furtive. Je suis mycélium, nous sommes fonges. Je suis moi, mais j’ai été quoi ? Ai-je atteint le plein potentiel souhaité ? J’ai travaillé, protégé, j’ai nourri et nettoyé. J’ai dormi et produit, mais en ai-je fait assez ?
Sous le soleil de mars, les rayons traversent les couches de neiges qui s’acharnent à l’affront des déferlements d’eau froide en ruisseau. Incapable d’apprécier l’instant présent, je ressens mes nœuds se serrer à l’idée d’avoir délaissé mon épanouissement.
Hyphe à l’amour, à la germination.
Hyphe à la sporulation.
Respirations, lucidité terminale, clarté mentale.
De spores en carpophores, je me suis ancré avec rythme et constance dans le sol humide d’épinettes de cette élégante éminence, telle une salutation au soleil sans terme ni ambivalence. J’ai connu le bonheur. Je l’ai senti vibrer à travers chaque parcelle de mon réseau mycorhizien. Par cette admiratrice j’ai été apprécié. Par cette gourmande, j’ai été dégusté. Par ce curieux j’ai été aperçu, reconnu et distingué.
On m’a touché, senti, goûté. J’ai été souri et gentiment parlé. Le bonheur a émané dans le partage de cette proximité. Peut-être est-il là, le potentiel d’un simple cèpe, dans toute sa complexité. Peut-être est-elle là, la clé de ma sérénité.

