Terrasse-Vaudreuil
Mémoire de pierre
Je tiens debout, au même endroit, depuis près de cent ans. Le sol m’a gardée là, malgré le temps et les saisons.
Autour de moi, d’autres silhouettes immobiles veillent en silence. Plus loin, la petite église de la paroisse St-Michel est toujours là, fidèle au poste. Par moments, le vent m’apporte les cris et les rires de l’école voisine, l’école St-Michel. D’autres fois, ce sont des pas lents, hésitants, suivis de sanglots. Des mains se posent sur moi, s’attardent un instant, puis repartent, laissant derrière elles des fleurs fraîches… et des adieux que je garde.
La nuit, tout devient paisible. Une seule femme a l’habitude de venir. Depuis aussi longtemps que je me souvienne. J’ai longtemps pensé qu’elle venait pour quelqu’un d’autre. Un proche, sans doute. Un mari. Un enfant. Peut-être une sœur.
Elle ne s’arrête devant aucune tombe en particulier.
Sauf la mienne.
Chaque nuit, elle revient. Elle s’approche, pose ses doigts sur mes lettres usées, comme si elle tentait encore de les relire malgré les années. Pourtant, plus personne ne lit ce qui est gravé ici depuis longtemps. Le vent et la pluie ont effacé les noms.
Elle me parle parfois. À voix basse.
Des excuses. Des phrases incomplètes.
Jusqu’au jour où tout a changé.
Un soir en particulier, celui de la Saint-Jean-Baptiste, la ville de Vaudreuil- Dorion était plus bondée que d’habitude. Les rues débordaient de monde, de drapeaux et de rires. La musique montait de partout, portée par les haut-parleurs et les voix trop fortes.
Même ici, entre les pierres, on sentait la fête vibrer.
Un couple s’est alors éloigné du bruit, juste pour être un peu tranquilles. Ils ont traversé le cimetière à pied, parlant à voix basse, sans savoir qu’ils n’étaient pas seuls.
La vieille femme était déjà là. Comme chaque nuit. Debout devant moi.
Ils ne l’ont pas vue.
Comment auraient-ils pu ?
En marchant, ils sont passés droit à travers elle. Sans hésiter. Sans s’arrêter.
Comme on traverse du brouillard.
Elle n’a pas réagi. Elle est restée immobile, les yeux posés sur moi, pendant que le couple riait encore, avant de repartir vers la musique.
C’est là que j’ai commencé à comprendre.
Comme une évidence qui prenait forme.
La femme ne faisait pas que passer.
Elle revenait à l’endroit qu’elle n’a jamais vraiment quitté.
Juste ici. À mes pieds.

