Notre-Dame-de-l’Île-Perrot
Je suis une pierre grise, posée depuis si longtemps à Pointe du Domaine, sur l’île Perrot, que même le vent a oublié mon âge. Je ne bouge pas, mais je vois tout. J’entends tout. Et surtout, je me souviens.
Au début, il n’y avait presque rien. Seulement le souffle du vent, les cris des oiseaux et le clapotis régulier de l’eau du lac Saint-Louis contre moi. L’hiver me couvrait de glace, m’emprisonnant dans un silence dur et froid. L’été, le soleil me chauffait jusqu’à me faire craquer légèrement, comme si j’allais parler.
Puis, un jour, les humains sont arrivés.
Les premiers marchaient doucement. Ils respectaient ce lieu comme on respecte quelque chose de plus grand que soi. Je sentais leurs pas prudents vibrer jusque dans mes fissures. Ils prenaient le temps de regarder l’eau, de respirer, de vivre vraiment.
Mais le temps a accéléré.
Les sentiers sont devenus des routes. Les arbres ont disparu un à un, remplacés par des maisons qui ne dorment jamais vraiment. Les voix sont devenues plus fortes, plus pressées. Parfois, je ne reconnais plus le calme que j’ai connu.
Et pourtant… certains s’arrêtent encore.
Je les vois. Des gens qui viennent seuls, qui s’assoient près de moi sans savoir que je les observe. Ils regardent l’horizon, comme si l’eau pouvait répondre à leurs questions. Dans ces moments-là, je retrouve un peu du passé.
Je suis une pierre, oui. Mais je suis aussi une mémoire. Chaque fissure en moi est une histoire. Chaque hiver m’a endurcie, chaque été m’a marquée.
Un jour, peut-être, je disparaîtrai sous l’eau ou sous les pas des hommes. Mais tant que je suis ici, je garde tout. Les silences. Les changements. Les traces de ceux qui passent sans rester.
Et si tu t’arrêtes un instant, vraiment… peut-être que tu m’entendras.

