Les Coteaux
L’HOMME AU TUXEDO
Moi, qui suis généralement de tempérament nerveux, assise sur le banc du parc Wilson, à Les Coteaux, la simple vue devant moi m’apaise. J’inspire profondément et des effluves marins, de fleurs, de friture et de crème solaire enveloppent mes naseaux. Le bleu du ciel se mêle à la beauté fluviale et les embarcations brillent de mille feux sous les rayons de cette magnifique boule de feu. Le chant des oiseaux me berce.
Tout serait parfait si ce n’était des voix dans ma tête. Les chuchotements reprennent. Je ferme les yeux de peur qu’on m’observe, me juge… encore. Migraine, marteau-piqueur, bourdonnement d’échos : l’angoisse s’élève.
Une main sur mon épaule, je sursaute. Une petite fille me sourit tendrement, je m’approche : « Il est là, juste à côté! », me chuchote-t-elle avant de disparaître dans un rire diabolique.
Rêve ou réalité? Il m’est parfois difficile de les distinguer.
Il est revenu, je suis clouée sur place, muscles figés. Mon cœur palpite à vive allure, je suis effrayée. Des gouttes de sueur glissent le long de ma colonne, tous les poils de mon corps se hérissent tel un porc-épic.
Sa cuisse frôle la mienne, ma respiration s’accentue et je peine à reprendre mon souffle qui s’affole. Courage, je dois combattre ce démon!
Dans ma tête, on applaudit.
Le Tuxedo Kid, tout droit sorti d’un film de David Niven, vêtu d’un smoking et nœud papillon, me veut du mal! Mon corps entier me dit de fuir ; mes voix me hurlent d’attaquer.
Le Kid se jette sur moi, je résiste de toutes mes forces. Je sens son souffle sur mon visage et dans ses yeux, un regard machiavélique. Il veut me jeter dans le lac, comme jadis, avec sa femme. Je dois me défendre, l’anéantir.
Cette fois, j’étais préparée! Il m’attire vers lui sauvagement et moi, sournoisement, je le pique tout droit dans l’estomac, encore et encore!
Dans mon crâne, une ovation, mais un seul cri retient mon attention : le mien! J’ai commis l’irréparable, le corps qui s’effondre est celui de mon mari, flacon de pilules à la main…

