Pointe-Fortune
La maison de Valentine
Mes grands-parents racontaient que dans l’Île Perrot, adjacente au cimetière étagé de la vieille église coloniale, tout en haut d’une falaise surplombant le lac St-Louis, se dressait la sombre maison victorienne de Valentine.
La superbe demeure de bois était étonnamment bien entretenue malgré son âge avancé. Ses luxurieux jardins semblaient faire l’objet d’un entretien quotidien et ses corniches paraissaient toujours fraîchement peintes, comme si la propriétaire s’affairait à toute heure du jour à l’entretien de sa maison chérie.
C’était un sinistre mystère pour les habitants de l’Anse, car depuis plusieurs générations on n’avait vu âme qui vive chez Valentine…
Ni jardinier, ni peintre, ni ménagère n’y étaient jamais aperçus. Personne ne se souvenait non plus de la dernière fois qu’on y avait vu Dame Valentine elle-même.
Les enfants du village passaient leurs journées d’été à se défier l’un l’autre de gravir l’escalier grinçant de la galerie pour aller frapper à la massive porte d’entrée. Aucun ne dépassait jamais la dernière marche avant de prendre ses jambes à son cou, bien que la vieille Valentine ne soit jamais sortie pour s’indigner de ces jeux infantiles.
Tout donnait l’impression d’une maison ancestrale déserte. Si ce n’était des bals dansants…
Tous les samedis, de la brunante à l’aube, on pouvait entendre des valses sourdes émaner de la maison. Le curé, depuis le presbytère juste en retrait, rapportait alors y voir, par la généreuse fenestration, de nombreuses silhouettes, la plupart âgées mais aussi des plus jeunes, vêtues de belles robes et d’habits élégants, tournoyer ensemble en riant jusqu’au petit matin. Aux premières lueurs du jour, la musique s’évanouissait et les ténébreux invités disparaîssaient.
Qui étaient donc ces vaporeux convives? On n’osait s’approcher de la maison la nuit pour tenter de le découvrir.
Si vous allez un jour trouver le repos dans l’Anse, peut-être entenderez-vous aussi au loin la valse éternelle?
Je dois maintenant vous laisser. Voyez-vous, on m’attend ce soir à mon tout premier bal dansant. J’y ai été gracieusement conviée par, m’a-t-on dit, une hôte d’exception. C’est à deux pas de ma nouvelle demeure. Quelle chance qu’on m’ait si bien parée pour l’occasion!

