Anick Chevrier (17 ans et +)

Saint-Lazare

Le chêne d’Adana

Je suis né vers 1893, lorsqu’Adana Chevrier a déposé un pot rempli de terre sur le rebord de la fenêtre pour y planter un gland. Grâce à ses soins, le fruit a rapidement germé : mes racines se sont formées, ma tige s’est hissée hors du terreau et mes premières feuilles se sont déployées. Elle a ensuite choisi pour moi un emplacement de choix sur la terre familiale du 3171 Saint-Angélique, longeant Côte Saint-Charles. Dans ce sol humide nourri de nombreuses sources, je n’ai jamais manqué d’eau.

Situé près de l’érablière, j’ai vu les castors bâtir leurs barrages que la famille devait souvent défaire pour éviter les inondations. De mon emplacement privilégié, j’observais les bovins, les chevaux et la famille qui venait se reposer à mon ombre. Je voyais la coulée descendre vers la maison, la grange rouge animée par les pigeons et le petit verger qu’Adana avait fait naître à partir de pépins. Les chevreuils peu timides venaient s’y délecter, sous les regards attendris des Chevrier rassemblés sur la galerie.

J’ai vu grandir trois générations. Jean-Baptiste et Adana ont eu cinq enfants. Aimé, leur cadet, s’est établi avec son épouse Madeleine dans la maison ancestrale, et ils ont eu eux aussi cinq enfants. Les jeunes apprenaient à cultiver, faucher, monter à cheval, conduire charrettes et tracteurs. Ils pratiquaient la coupe sélective pour préserver l’équilibre entre forêt et terre arable. L’orée du bois regorgeait de mûres, de thé des bois et de canneberges que tous récoltaient avec joie.

J’étais témoin de leurs jeux : pêche à la truite dans la coulée, balades à cheval, courses dans les champs. À l’automne, mon feuillage coloré saluait la maison où j’étais né. Les écureuils, fidèles visiteurs, se pressaient pour récolter mes fruits avant la famille.

L’hiver, les motoneiges tiraient des traîneaux remplis d’enfants. Aimé et ses frères avaient creusé un lac dans la forêt pour en faire un rond d’hockey derrière le vieux pin, qui servait de repère pour s’orienter vers le lac gelé. Une cabane chauffée permettait aux joueurs de lacer leurs patins et une génératrice éclairait les matchs en soirée. Je ne pouvais pas voir la patinoire, mais les oiseaux perchés au vieux pin me rapportaient les moindres détails des matchs.

Les années ont passé. Les enfants d’Aimé et Madeleine ont bâti leurs maisons autour de la demeure ancestrale. Puis sont venus les décès, les ventes, les départs. La terre a été laissée en friche, l’embroussaillement a envahi l’espace et ma vue imprenable de la terre s’est restreinte à mon environnement immédiat. L’équilibre entre forêt et champs a décliné.

J’ai appris avec regret la démolition du 3171, la maison qui m’a vu naître. On m’a dit qu’une maison neuve y a été construite et qu’une partie du verger subsiste encore.

Solide et bien enraciné, je porte en moi l’énergie de cette terre fertile et forestière. Je garde en moi le souvenir de ceux qui m’ont vu naître et grandir. Le mouvement de mes branches sous le vent continu de fredonner à chacun d’eux et tout particulièrement à Adana : « Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai ».

Album photos

C’est moi, le grand chêne, hiver et été 2025

L’érablière sur Côte Saint-Charles

Le verger près de la maison ancestrale 2025

Le grand pin ou le vieux pin, car il était là bien avant moi. Photo vue de la rue en 2025
devant le 3145 Saint-Angélique à Saint-Lazare, où l’auteure de ce texte, Anick a grandi.

Le rond d’hockey; il n’existe aucune photo de cet emplacement dans les archives familiales des Chevrier. Anick, issue de la 3e génération et auteure de ce texte a immortalisé ses souvenirs de cet endroit familial mythique à travers cette peinture à l’huile.

Jean-Baptiste le patriarche, son fils cadet Aimé et son épouse Madeleine, leur premier enfant Laurent (père de l’auteure de ce texte) et Adana devant le 3171, la maison ancestrale, où tout a commencé.

Le 3171 Sainte-Angélique à Saint-Lazare, la maison ancestrale dans les années 2000.

Avant la démolition du 3171, Anick a pu récupérer la plaque du numéro civique de la maison ancestrale. Fièrement exposée dans le salon de son domicile, témoin de notre histoire respective et de nos origines.