Vaudreuil-Dorion
La Tourte
Automne 1901,
Je l’observais courir, haleter, trifouiller la terre de ses pattes hâtives et volontaires. J’entendais sa truffe, comme une soupape de machine de guerre, soulever le tapis de feuilles de la forêt. Le tapis de mes érables déplumés. Il agitait ses griffes avec force et acharnement, jusqu’à ce que l’extase de l’obéissance monte en lui. Et pourtant, il n’était rien face à cet instinct, cette obsession que j’éprouvais de survoler mille lieues pour rentrer chez moi. Cette terre n’était pas la sienne. Lui n’avait fait que suivre son maître. Il ne revenait pas d’un long voyage.
Comme il était étrange d’ailleurs, après une telle absence, de rentrer chez soi. Et parce que ce long voyage résultait de la fuite des bâtons et des chiens de la chasse, une image d’abandon à la fois amère et sereine réapparaissait devant moi. Dans les champs rasés et battus, la vermine avait elle-même reculé. Le crépuscule diluait dans le ciel mes propres couleurs occidentales : gris-bleu à l’est et vermillon à l’ouest. Je me retrouvais à présent plongée dans un tableau brumeux de Jenkins. Je revenais en mon pays de Soulanges seule ; sans aucun compagnon ; sans le reflet de mes camarades projetés tout autour de moi sur le miroir du lac ; sans notre ombre qui, chaque année, descendait sur le mont Rigaud. Autrefois, nous hantions la forêt, nous peuplions la campagne, débarquions sur les plages. Nous autres aussi faisions notre part à travers le bruit des nuées de quelques autres oiseaux. Nous respections le vol des outardes aux cols noirs. Nous attendions que retentisse le chant des bécassines pour décoller. Je revenais en mon pays de Soulanges pour, une dernière fois, y déposer ma voix.
J’entendais la clameur sauvage des chiens et les échos de leurs maîtres qui frappaient le bois se répercuter contre les murs de la forêt. Ils parvenaient jusqu’à moi comme le tambour des bottes anglaises. Trop affaiblie pour reprendre mon envol, je ne saurai jamais en fin de compte si l’on se souviendra de moi. Si je tombe, si l’explosion de la poudre vient briser mon aile, ou si je me prends dans leurs filets, s’en sera terminé. Je ne retrouverai jamais le cloître de mon île Cadieux, ni le calme monastique de l’Harwood. Oh comme j’aimerais ne pas être la dernière. Oh, oui, comme j’aimerais qu’il en revienne par milliers à Vaudreuil.

