Jacynthe Boily (17 ans et +)

Les Coteaux

Le lapin sauvage du jardin de mademoiselle Jacynthe

Je suis le lapin sauvage du jardin de mademoiselle Jacynthe. Je n’ai pas de nom et, depuis longtemps déjà, plus aucun lien avec ma famille biologique. Il m’arrive parfois de me demander ce que sont devenus mes nombreux frères et sœurs. Des rumeurs circulent et l’une d’entre elles prétend qu’un de mes frères aurait été broyé sous les lames d’une tondeuse à gazon d’un humain inattentif. Quelle horreur!

La population de lapins à Les Coteaux est nombreuse, mais bien peu connaissent l’existence de cette petite oasis de paix qu’est le jardin où je me rends quotidiennement. À vrai dire, nous ne sommes pas très bavards entre nous, et cela me convient parfaitement. Je préfère m’installer seul sur cette pelouse vierge et soigneusement entretenue. La présence d’un ou de plusieurs compères m’aurait dérangé. Je suis, après tout, un lapin bien solitaire.

Près de moi, deux tourterelles tristes se lamentent des jours passés. Je les laisse à leur chagrin et me dirige à l’ombre du magnolia en fleurs. Je m’installe sur un tapis moelleux de mousse vert foncé et hume avec délicatesse l’air délicieusement odorant de ce jour de printemps. Je commence à mordiller un bourgeon et m’amuse à le dépouiller jusqu’au pistil. Sous mes pattes, la terre est tiède et encore humide de l’averse d’hier.
Devant moi, une fourmi tente d’escalader un pissenlit, trébuche, puis recommence. Un bourdon passe près de mon oreille dans un bourdonnement grave, presque respectueux, chargé de pollen doré. Une coccinelle s’accroche à mon pelage un instant, visiteuse imprévue. Je m’apprêtais à la chasser quand elle décide de s’envoler de son plein gré.

C’est alors que la porte de la maison grince doucement. Je ne lève même pas la tête. Je sais. mademoiselle Jacynthe est là, immobile, à bonne distance, car elle connaît bien le langage des lapins et mon amour de la tranquillité.

Je termine mon bourgeon, me lèche les moustaches, puis m’étire longuement, heureux et entier.

Et tandis que je disparais par le trou de la clôture que mademoiselle Jacynthe ne réparait pas volontairement, je sais que demain, je reviendrai. Parce que certains lapins choisissent leur jardin… mais que dans mon cas, c’est celui-ci qui m’a choisi.