Marie-Belle Ouellet (17 ans et +)

Les Cèdres

Grand Sage de Soulanges

Brrrrr ! L’hiver a été dur pour tout le monde. Mes ailes n’arrivaient pas à se réchauffer. Étonnamment, même les pierres abritées sous l’eau frissonnaient. Aujourd’hui, je vois la lumière se prolonger, signe que le printemps s’installe peu à peu. Tout autour, les merles et les cardinaux se chamaillent. Ça fait du bien de les entendre gazouiller à nouveau. Deux bernaches étanchent leur soif et repartent aussitôt. Il y a de moins en moins de grenouilles qui trouvaient refuge près de la rivière Quinchien. Moins d’insectes et moins de souris venaient s’y abreuver. J’étais de plus en plus visible. Souvent, je me perchais sur un réverbère et je voyais les visages humains sourire en m’apercevant. L’été dernier, deux tours à condos ont poussé près du boulevard de la Gare et ont fait de l’ombre aux arbres. Tout comme moi, ils ont dû se battre pour survivre dans ce paysage changeant. Avec tout ce branle-bas de combat, j’ai décidé de me déplacer dans une zone plus tranquille.

Ma maison se situe désormais au plein cœur de la rivière Delisle. J’y niche aux côtés de hérons cendrés, de martins pêcheurs d’Amérique et de délicates hirondelles de rivage. Soudain, mon attention se dirige vers un écureuil roux qui creuse pour dénicher les derniers glands cachés près du Fort de Coteau-du-Lac. Je demeure discret dans la blancheur de la neige qui tombe ; il n’a pas vu l’oiseau de proie l’observer. Il s’arrête quelques secondes pour finalement poursuivre son travail de survie. Ici, le boisé est en mode chacun pour soi. Moins de territoire pour nous signifie devoir partager la nourriture et diminue les opportunités. Cet été, j’ai hâte de voir ce que cette campagne me réservera. Il y aura certainement un éventail de mets de qualité dans cette forêt plus dense, dans ces champs environnants pulluleront sans doute des dizaines de rongeurs des plus gras et des plus délicieux. Comme ils le font toujours, avec vaillance et conscience, les agriculteurs s’affaireront à la tâche. Plusieurs d’entre eux ont appris à protéger nos habitats. Mon père harfang m’a dit un jour qu’il avait vu quelques fermiers créer des îlots boisés afin de permettre à la faune et à la flore de cohabiter. Chaque geste compte ; j’ai beaucoup d’espoir pour ma progéniture. Du haut de mes perchoirs, je vois poindre l’avenir d’une région qui veille sur sa nature, apprenant à respirer avec nous.